« En 1982 l’Alliance Française me confiait son théâtre du Boulevard Raspail à Paris permettant ainsi à la Maison des Cultures du Monde de voir le jour. Roger Gouze et Philippe Greffet souhaitaient redonner vie à cette salle que Marc Blancpain avait fait construire en 1956, qui avait connu sept exploitants en dix-sept ans et qui était fermée depuis sept ans*. La vocation de la Maison des Cultures du Monde de faire connaître au public français la richesse et la diversité des expressions culturelles du monde, rejoignait celle, humaniste, de l’Alliance Française qui souhaitait alors que son action de diffusion de la langue française et de sa culture ne fût pas à sens unique et que la France puisse offrir une scène aux peuples du monde.

Nous nous y sommes employés, les uns et les autres, et avons fait du Théâtre de l’Alliance française un outil majeur de la politique d’ouverture de la France aux cultures du monde. Je dirai, à une autre occasion, comment et dans quel sens cette politique a évolué. Trente-trois ans durant nous avons été fidèles à notre mission. Mais, aujourd’hui, il devient indispensable d’aller à la rencontre du public, non seulement parisien mais également celui des villes et communes de France pour contribuer à le sensibiliser à une meilleure connaissance  de « l’autre ». Nous devons faire rayonner les activités de la Maison des Cultures du Monde. Aussi, compte tenu de nos moyens qui depuis quatre ans ont été considérablement réduits par des baisses régulières et importantes de la subvention du ministère de la Culture et de la Communication, un choix s’imposait et nous sommes contraints de quitter le Théâtre de l’Alliance française dont nous ne pouvons plus supporter les coûts de fonctionnement et dont l’immeuble qui l’abrite doit faire l’objet de longs travaux de remise aux normes de sécurité.

Nous donnons donc rendez-vous au public dans d’autres salles de Paris et de France ouvertes au dialogue avec les autres cultures, et je formule le souhait que le mauvais sort qui était attaché, par le passé, au Théâtre de l’Alliance ait été déjoué par toutes les langues, les coutumes, les créations, tous les rituels que nous y avons accueillis et qu’il connaisse une nouvelle ère de prospérité. »

Chérif Khaznadar

* cf. La merveilleuse histoire du Théâtre de l’Alliance française éd. MCM, 2006

 

ET POURSUIT SON CHEMIN

« Au moment de boucler le programme de la 20e édition du Festival de l’Imaginaire, les événements survenus au début de cet été nous plongent encore un peu plus dans l’horreur. Que dire devant tant d’abjection ? L’envie vous prend de vous rouler en boule, fermer les yeux, vous terrer… Mais impossible d’oublier. La mémoire est bien là, elle me ramène aux années de guerre civile au Liban, et à la leçon majeure qui en reste : la vie est plus forte que tout. La vie continue et reprend, très vite, ses droits. C’est pour cette vie qu’il est impératif aujourd’hui, plus qu’à aucun autre moment, de défendre la diversité culturelle menacée par la progression ravageuse de deux rouleaux compresseurs, le pouvoir du toutéconomique et les fondamentalismes de tous genres, alliés plus qu’objectifs qui s’acharnent pour l’assimilation des langages, des gestes, des rêves, pour tuer les imaginaires. La Carte Blanche que nous avons donnée à Waed Bouhassoun sera un des moments forts en faveur de diversités réellement menacées aujourd’hui.

Ce rendez-vous annuel autour d’événements rares, curieux, particuliers, peut paraître un peu étrange dans l’imposant et riche paysage culturel qui nous entoure. Certes. Mais les danses, bals, contes et théâtres divers que nous convions représentent toujours autant de manières, si différentes et si variées de célébrer la vie, ce que l’humanité a de plus sacré, ce que l’humanité a en partage. Il fallait donc que cette édition vive, et si elle a pu voir le jour c’est grâce à un formidable élan de solidarité : nos amis de toujours, Ariane Mnouchkine, Bartabas, avec Charles-Henri Bradier co-directeur du Théâtre du Soleil nous ouvrent généreusement leurs portes. Toujours à nos côtés, nos partenaires du musée du quai Branly – Jacques Chirac, Hélène Fulgence et Anne Behr, de l’Institut du Monde Arabe, Marie Decourtieux et Dorothée Engel appelées à la rescousse, et les amis que nous découvrons pendant les moments difficiles, Carole Friez, codirectrice de Paris Quartier d’Eté, Méziane Azaïche directeur du Cabaret Sauvage, ils nous ont tous émus par tant d’attention, d’écoute, de générosité. Nous leur disons ici toute notre reconnaissance.

Cette édition vit aussi grâce à de nouvelles rencontres, comme Christiane Falgayrettes-Leveau du Musée Dapper, ou ce « poème » qu’est Delia Romanès dont le chapiteau servira d’écrin aux marionnettes japonaises bunya ningyo. Avec le festival Villes des Musiques du Monde et son directeur Kamel Dafri, nous initions un nouveau partenariat et mettons nos moyens et nos efforts en commun en faveur d’un public jeune qui sera, nous l’espérons, séduit par la conteuse Chirine El Ansary, et sera sans doute inspiré par son regard malicieusement critique sur les travers d’une société en plein remous. Avec Didier Long au Théâtre de l’Atelier qui ouvrira ses portes pour Le Fils devenu cerf, film et choeur d’acteurs du théâtre hongrois de la ville de Beregszász, qui se trouve en Ukraine, d’après un long poème de Ferenc Juhász, où le metteur en scène Attila Vidnyánszky s’inspire de la Cantata profana de Béla Bartók laquelle convie le thème du cerf magique d’origine chamanique en se servant d’un chant archaïque roumain… Tout un monde à découvrir absolument.

Et nous voilà donc itinérants, nomades, sans lieu fixe, ouverts à toutes les possibilités. Quand une histoire se termine, une aventure commence, avec tout ce que cela induit d’excitant, de délicieusement angoissant, de palpitant, comme les prémices d’un amour naissant… que nous souhaitons partager avec vous. »

Arwad Esber